Je m’étais promis de ne plus parler des processions mais… impossible. Mon appartement bien que très confortable (peut-être pour ça…) étant très mal équipé pour faire la cuisine, je vais au restaurant essayant de varier mais celui où je suis allé ne mérite pas qu’on le nomme. Quoi qu’il en soit il était à un quart d’heures à pied. J’y vais vers vingt heures trente — tôt ici. Quand j’ai fini je m’en retourne en me promettant de flâner. Je voulais me laisser aller à mon habitude de picorer ces petites choses anodines entraperçues ici ou là qui font la saveur d’un pays comme par exemple qu’il est très facile ici de reconnaître les fratries les enfants étant vêtus de façons identiques, ou ces tenues qui me rappellent les années 60 : garçons en costumes à culottes courtes et chaussettes hautes, petits enfants en barboteuses, certains garçonnets même en pantalons de tricot, etc… Rien à faire, toutes les rues étaient en folies, des gens couraient en tous sens comme s’il y avait urgence et pour eux il y avait urgence : voir le plus de processions possibles à des endroits différents. Or ce soir il y en avait partout. J’en ai trouvé trois sur mon parcours. Autant dire qu’il était très difficile d’avancer et que le désordre était complet. On imagine mal cela, les gens traversent les convois de pénitents, s’y insèrent, les remontent et personne ne dit rien, la vie et les processions sont en totale osmose ; les très pesantes statues qui passent difficilement à petits pas, leurs fort-des-halles porteurs aveugles seulement guidés par la voix d’un meneur les faisant progresser au raz des murs sous les pluies de pétales versées de leurs balcons et fenêtres par les habitants n’empêchent pas des gens de se faufiler entre elles et les murs sous les nuages d’encens, les gouttelettes de cire des énormes cierges, les reprises incessantes de la même musique lancinante — tambours et trompettes — que les murs très proches se renvoient en écho. J’ai donc mis près de deux heures pour faire le parcours retour d’autant que la dernière procession rencontrée rentrait à l’église San Marco à cinquante mètres du Pasaje Mallol.

Le matin j’avais décidé de profiter de la fraîcheur et de garder le plus chaud de l’après-midi à travailler. Je me suis donc promené dans les petites rues de la vieille ville. Dès onze heures les églises et les terrasses des cafés étaient pleines. Rentrant je suis encore tombé sur la dernière procession de la semaine sainte qui rentrait dans une église près de chez moi. Celle des Gitanos, superbe, je dois avouer que je n’ai pas résisté à la regarder, ou plutôt à l’écouter. Quand on pense qu’elle est sortie à trois heures trente du matin et qu’elle ne rentre qu’à douze heures trente, neuf heures de marche lente et de musique lancinante. Il y a de quoi devenir mystique… Je suppose que les nombreux enfants ne rejoignent le cortège qu’au fur et à mesure mais qu’en est-il des jeunes musiciens ?

Je suis ressorti a la tarde. L’atmosphère a complètement changé, on se croirait dans une petite ville de Provence à l’intérieur des terres, loin des touristes. La plupart des cafés sont fermés mais il en reste quand même quelques uns sur quelques unes des nombreuses petites places ombragées de jasmin et, avec la petite brise qui s’est levée vers huit heures, la flemmardise est une vertu. Je rentre quand toutes les églises carillonnent.