Ce matin je me suis éveillé à Séville. J’aurais pu être à Rome, Athènes, Prague, Londres, Hambourg, Berlin… J’étais à Séville et je n’ai pu m’empêcher de me demander pourquoi j’étais là plutôt qu’ailleurs. Bien sûr, je ne délire pas et je sais bien que j’avais choisi cette ville, retenu un appartement, pris des billets d’avion mais cette réponse n’était pas satisfaisante, pourquoi ai-je fait tout cela pour Séville et non pas pour ailleurs car des villes, de ce qu’on en dit d’habitude, peu m’intéresse réellement. Visiter les monuments ne prend que quelques heures comme le savent bien les tour opérateurs qui proposent l’Europe ou la Chine en sept jours. Or chaque jour a vingt-quatre heures ce qui fait en un mois quand même plus de 40 000 minutes et on peut faire beaucoup de choses en autant de temps. La question est bien qu’est-ce que je fais là et, corrélativement, pourquoi tenir un journal qui, en dix jours a connu 65 lecteurs (cinq fois moins que Mon Journal de Lisbonne, les statistiques sont impitoyables…). La réponse à ces deux questions est, je crois assez simple : même sans internet j’aurais tenu un journal sur un carnet ou un cahier quelconque. Le blog n’est qu’une facilité qui permet à deux ou trois de mes amis ou de ma familiers d’avoir des nouvelles sur mon état mental. Il ne dit rien d’autre que «pour l’instant je suis encore vivant et n’ai pas de problème ».

Quant au choix du lieu je sais maintenant que, pour l’essentiel, il procède du souvenir et des mythes du souvenir. J’étais venu à Séville, il y a plus de quarante ans. J’ai traversé cette ville où je ne suis pas alors resté un jour et quelque chose de l’ordre d’un manque restait au fond de moi. Non d’avoir évité l’essentiel de ce qu’il y a « à voir » — je me suis assez expliqué là-dessus — mais un manque mythique reposant sur des impressions de jeunesse grandement inconscientes. Je suis allé hier soir au Centre Culturel Flamenco. Pourquoi suis-je allé là moi qui déteste les conventions établies et me suis trouvé avec plus d’une centaine de français, chinois, japonais, allemands, anglais… Je l’ai compris au cours du spectacle. Un spectacle correct, sans plus, une bonne danseuse, un bon danseur, un guitariste sans génie mais professionnel, un cantaor à la voix trop propre : un spectacle heureusement assez court, une petite heure ce qui m’a laissé le temps de réfléchir et de ne pas vraiment m’ennuyer. Ce que j’étais venu chercher, c’étaient ces souvenirs d’adolescence à Montpellier où nous avions l’occasion d’aller dans de petits cafés gitans ou au camping de mon beau-père où la famille de Manitas de Plata avait ses quartiers, nous trouvant ainsi parfois, à l’improviste au cœur de la fête gitane. Je ne crois pas que le flamenco soit un spectacle, c’est une fête, une autre forme de la tauromachie où le corps s’offre à la bête, une improvisation, comme le jazz à laquelle le public participe. Sinon… Mais je ne suis ni un spécialiste culinaire ni un spécialiste du flamenco, il y a assez de guides professionnels pour ça, ce que je dis je le dis pour moi, pour me faire ma trace…

Je ne voyage que pour, par mes souvenirs, me persuader que je vis encore.