Ce journal tire à sa fin, ce sera son avant-dernière page, jeudi je quitte Séville sachant que, comme je l’ai décidé je n’y reviendrai plus jamais. Aujourd’hui donc je fais mon deuil de Séville comme je l’ai fait de Lisbonne en marchant au hasard dans les rues de la ville, sans but, sans intention, seulement pour les graver dans mes jambes et, partant, ma mémoire. Comme un signe, en sortant de chez moi, un corbillard attend dans la rue avec une énorme couronne. Il est vrai que sous ma fenêtre se trouve le monastère Santa Paula mais, tout de même… De plus, à quelques rues, je tombe sur une affiche manuscrite : « j’ai perdu un carnet noir très important, récompense à qui le trouvera », suivi d’un numéro de téléphone. Décidément c’est le jour des pertes. Ce n’est pas la première fois que je suis ainsi amené à faire le deuil d’une ville mais si c’est moins douloureux que celui d’une personne, c’est quand même un sentiment étrange mêlant mélancolie et douleur. Le temps est revenu au beau. Je flâne, achète le journal, fait cirer mes chaussures par mon limpiabotas habituel, m’installe à une première terrasse dont je suis chassé par une odeur de cigare, je vais trouver refuge sur un banc public Plaza del Duque de la Vitoria, un homme de mon âge s’installe à côté de moi, joue avec son iphone puis met la radio. Pas de chance. Je vais finir mon journal sur la belle place ombragée des Aledades puis marche, marche encore, essayant, y réussissant presque à me perdre dans un quartier où je n’étais pas encore allé. Depuis quelques jours, Séville ne sent plus le jasmin, les arbres ont défleuri, ni l’encens car il n’y a plus de processions. Séville a une odeur banale de ville où les voitures, interdites dans les rues trop petites, sont interdites. Séville me dit qu’il faut repartir. Un homme passe dans la rue portant bien haut une pancarte : « el cerebro genera la menta, el « alma » es un truco de sumission », étrange affirmation laïque dans une ville où la religion s’impose partout, où deux rues sur trois portent des noms qui font référence à la religion catholique : rue de l’exaltation, rue des Innocents, place de l’ossuaire, rue de la divine pasteure… sans compter les innombrables noms de saint et les églises qui, sans exagération sont plantées à presque chaque carrefour. Il passerait presque dans l’indifférence générale si un jeune homme à vélo ne tenait pas à se faire photographier avec lui. Pourtant cette atmosphère religieuse n’est pas pesante. Je dirai, si ce n’était pas un contresens philosophique, qu’elle est ici naturelle et je ne crois pas avoir vu une seule école qui ne soit pas religieuse. Je n’y suis pas resté assez pour prétendre détenir sur ce point une quelconque vérité et ce que je dis, une fois encore, n’est qu’un sentiment personnel qui vaut ce qu’il vaut. En tous cas je n’ai ressenti aucune gêne.

Il y aura d’autres villes, du moins je l’espère même si, à mon âge, l’incertitude l’emporte sur les certitudes.

Ce soir pour conclure sans trop de tristesse, je vais faire un dernier repas au Contenedor qui est, sans contexte, le restaurant qui, de la totalité de mon séjour, m’a le plus séduit.