Ciel plombé. Ce matin il pleuviotait sur Cordoue. Ces villes ne supportent que le soleil. J’ai décidé de rester à travailler dans ma chambre d’hôtel jusqu’à l’heure de mon train vers Séville en fin de matinée. À Séville le temps est le même, cette espèce d’humidité chaude qui m’a fait détester, Montpellier, la ville de mon adolescence parce qu’elle me provoque un bizarre rhumatisme au niveau des occipitaux qui me donne de légers vertiges et me font me sentir comme dans le brouillard. Arrivé à l’appartement vers quatorze heures, je suis allé marcher pour m’éplucher de l’étrange mélancolie que j’ai attrapée comme une grippe à Cordoue. Je suis allé boire un café au petit marché que j’aime bien et que je recommande de la petite Plazza Calderon de la Barca, légèrement en retrait de la longue rue Feria qui va du centre à la Macarena. C’est un marché un peu décrépi mais très vivant, fréquenté surtout par des jeunes entre vingt et quarante ans autour duquel il y a deux ou trois bistrots sympathiques. Enfin, ça dépend du genre de touriste que vous êtes car il n’y a là rien de spectaculaire.

La vie seulement… Mais c’est déjà beaucoup. Ça change de l’aspect complètement artificiel, parfois même Disneyworld, des lieux fréquentés par les masses de groupes de voyages organisés faisant sans cesse des selfies à l’aide de leurs longues perches. La photo numérique présente en effet cet avantage que l’on peut voir immédiatement l’image que l’on vient de faire et imposer aussitôt son visionnage à tout notre entourage-otage. Je critique. Facile… Mais si je ne fais pas de selfie, j’ai fait plus de mille six cent autoportraits que j’utilise pour les divers besoins de mes blogs. Je ne me prive donc pas du tout, comme certains le savent bien, des conforts du numérique. J’ai pris plus de 400 photos de Séville, une centaine de Cordoue comme de Erevan, Linz, Barcelone, Rio, Sao Paulo, Damas, Buffalo, Pékin, Bilbao, etc.… qui tournent sans fin en fond d’écran de mes ordinateurs. Comme tout le monde aujourd’hui je dois avoir près de vingt mille clichés numériques et, chez moi, s’entassent des albums et des caisses de photos argentiques dont je scanne parfois les plus intéressantes. Notre mémoire intime est dorénavant une mémoire externe d’images beaucoup plus que la mémoire interne des mots à laquelle, depuis des millénaires, notre cerveau s’était adapté. Même si ce journal s'efforce, modestement, de la maintenir : on n'écrit plus de longues lettres pour raconter nos voyages. Il est vrai qu’il est, par exemple, difficile de résister à l’infini variété d’harmonies colorées que les costumes andalous féminins proposent en ce moment, partout, à chaque coin de rue, à notre rétine, comme à la pureté esthétique qu’offre la multitude des équipages équestres parcourant la ville. Il y a ainsi dans la photo une volonté forte, bien que vouée à l’échec, d’arrêter le temps, le figer un moment sur ce spectacle dont on sait qu’il ne sera plus jamais car, à notre échelle individuelle, le monde est trop vaste et je ne reviendrai plus jamais à Séville comme je ne retournerai pas à Kanazawa. Tant d’autres villes m’attendent susceptibles de m’offrir tant d’autres moments d’intensité visuelle et, partant, de forts moments de plénitude. Chaque photo est pour moi comme un moment de méditation et, malgré sa matérialité, cela ne se partage pas vraiment. Mon Séville ne sera jamais le vôtre.