Séville explose de couleur pour faire oublier la violence du bleu de son ciel que même la gaze légère de minces fumées de nuages ne parvient pas à atténuer. Séville sent le jasmin. Séville, en cette semaine sainte, a aussi une odeur d’encens. Séville mobilise tous les sens : odeurs, vue, chaleur sur la peau, sons de ses innombrables cloches et des sirènes lointaines d’ambulance et de police. Séville ne connaît ni la nuance ni la modération. La raison ne peut qu’y avoir moins d’importance que la passion. Je voulais aujourd’hui donner mes premières impressions de la ville. Impossible, emporté par le flot de processions, je ne peux faire autrement que parler d’elles.

J’ai compté quatre vingt dix processions sur la brochure officielle mais à bien y regarder, je me suis trompé puisqu’à certaines heures « a la tarde », il y en a jusqu’à neuf simultanément. Je renonce donc à en faire le compte. Séville est une ville de démesure. En ce qui me concerne, je suis allé en voir une assez proche de mon appartement, celle de l’église de la Santa Catalina qui, si je ne me trompe abrite la hermandad de Nuestra Senora de la Exaltacion, rien que ce terme est si extraordinaire pour dire l’abandon complet à l’esprit religieux que je ne manquais pas de curiosité. Je sais que ce que je vais dire a dû l’être cent fois. Qu’importe, qui n’a pas vécu une semaine sainte à Séville ne peut comprendre la religion catholique, son goût du spectacle, de l’emphase, de l’exaltation, oui de l’exaltation. Il fait trente degrés à l’ombre, la procession doit commencer à seize heures et dès quatorze heures les petites rues sont prises d’assaut, on attend des heures en plein soleil sans bouger ou presque mais cette attente fait partie du spectacle car, lorsqu’il commence, on éprouve un soulagement et une impatience : des centaines de pénitents défilent en violet et blanc, des adultes, mais aussi des enfants de tous âges – j’en ai vu au berceau, sur une poussette — portant l’habit hermétique et la coiffe pointue sous laquelle ils peuvent à peine respirer et doivent subir une chaleur épouvantable. Ils défilent en silence deux ou trois heures et ça n’en finit pas tant il y en a. Distribuent des bonbons ou des images pieuses aux enfants qui les attendent au long de leur parcours. Avancent, s’arrêtent, avancent, s’arrêtent au rythme des très lourdes, très baroques et très riches — or et argent, bois précieux — statues portées par des dizaines d’hommes dissimulés sous elle. Et la musique, ce roulement obsédant de tambour obligeant à un pas lent, contraint, pas une mélodie, mais un rythme, lent, oppressant, celui d’un enterrement plus que d’une fête et soudain, de loin en loin, comme un soulagement, les trompettes suraiguës des saetas comme autant de cris de douleur. Exaltation de la souffrance mise en scène à l'excès, la richesse comme un surplus de souffrance. Comment Miles Davis n’aurait-il pas eu envie de s’en emparer pour la série sublime que l’on sait. Et que l’on imagine, après cette procession (avant…) une autre procession encore, puis une autre, durant cinq jours. Les nerfs à vif…

Pour décrire tout cela, il faudrait des pages et des pages. L'album photo m'en dispensera.